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24 mai 2016

L’allongement du tronc commun doit être une réalisation ambitieuse

Carte blanche

Plusieurs associations et syndicats membres de la Plateforme de lutte contre l’échec scolaire se prononcent en faveur de l’allongement du tronc commun qui se caractériserait par une formation polytechnique afin de mieux armer l’élève à l’heure de faire ses choix d’orientation.

Par un collectif de signataires – dont Lire et Écrire – membres de la Plateforme de lutte contre l’échec scolaire. [1]
Parue sur lesoir.be, le 10 mai 2016.

Les travaux du Pacte d’excellence ne font manifestement pas l’unanimité entre tous les protagonistes. Il semble bien cependant que certains consensus se dégagent. Parmi ceux-ci, on retrouve la mise en place d’un tronc commun jusqu’à 15 ans. Comme initiateurs de l’Appel à une refondation de l’École (diffusé en janvier 2014), nous ne pouvons que nous en réjouir puisqu’il s’agissait d’un des points forts de cet Appel.

Une raison fondamentale pour laquelle nous nous profilons en faveur de l’allongement et surtout de la redéfinition du tronc commun est la lutte contre les inégalités. Toutes les études montrent en effet que lorsque les choix sont retardés, les inégalités – notamment celles basées sur l’origine sociale – sont réduites.

Dans l’Appel à refondation, nous dénoncions la hiérarchisation sociale des filières. Une manière d’éviter ou en tout cas de diminuer cette hiérarchisation est de retarder l’heure des choix afin d’empêcher que les élèves qui éprouvent le plus de difficultés soient systématiquement orientés vers le qualifiant. Le tronc commun permet aussi d’éviter l’échappatoire facile en cas de problème : l’élève sait qu’il doit finir par y arriver et l’enseignant sait qu’il ne pourra pas réorienter et qu’il faudra donc mettre en place ce qui est nécessaire pour amener tous les élèves à l’endroit voulu.

Des matières incontournables

Reste la question : quel contenu pour le tronc commun ?

Nous pensons que celui-ci ne doit pas correspondre au contenu actuel de l’enseignement fondamental ou du premier degré du secondaire qui s’apparente à celui de ce qu’on appelle l’enseignement général. Néanmoins, il doit être très ambitieux en termes de formation. D’une part, dans le monde complexe dans lequel nous vivons, exercer son rôle de citoyen implique de multiples connaissances en histoire, géographie, économie, sciences, etc. Pour ne prendre que quelques exemples, comment participer au débat sur les centrales nucléaires sans savoir ce qu’est un réacteur ou la radioactivité ? Comment débattre sur la sécurité sociale sans connaître les conditions historiques qui ont présidé à sa mise en place ? D’autre part, il est aussi fondamental de maîtriser les outils d’analyse et les capacités d’expression. D’où l’importance de la philosophie et de la langue maternelle, sur le plan écrit comme oral. Les langues étrangères permettent la communication dans un monde globalisé.

Ne négligeons pas non plus l’importance de l’éducation artistique comme moyen de penser et d’exprimer les enjeux sociétaux. Et de l’éducation physique avec les modes de vie toujours plus sédentaires que nous connaissons.

Une formation polytechnique

Nous pensons aussi qu’il faut laisser une large place à la formation polytechnique, c’est-à-dire une formation qui consiste à sensibiliser les élèves au travail de production au sens large (industriel, artistique ou au niveau des services) ainsi qu’aux enjeux sociétaux qui y sont liés, sans visée professionnalisante.

Une formation polytechnique permet :

  • D’appréhender par des activités de découvertes, concrètes, ludiques, créatives, différents métiers : menuiserie, cuisine, aide aux personnes, électronique, chocolatier, aide-comptable, animateur, etc. et, ce, dans un esprit de pure découverte et de curiosité.
  • De comprendre le monde économique et social en appréhendant concrètement l’origine de la richesse, c’est-à-dire le travail productif. Une bonne formation polytechnique doit comprendre des cours de technologie, des ateliers scolaires où le travail concret est organisé, des visites de sites industriels, agricoles, des maisons de quartier, des centres d’hébergement pour jeunes, des grands magasins, des petits commerces, des garages, etc. et dans la mesure du possible une participation concrète au travail. Ceci permet par exemple de comprendre que les tôles produites par les usines Mittal nécessitent l’intervention de grand nombre d’ouvriers, d’employés, d’ingénieurs tant dans les domaines de l’extraction, des transports ou de la sidérurgie elle-même. De même, la marchandise dans les rayons de grande surface n’arrive pas toute seule : il y a une chaîne d’intervenants en amont. Le rôle de l’actionnariat est alors remis en perspective. Les futurs citoyens sont alors mieux armés pour participer aux débats de société.
  • De maîtriser les moyens d’agir sur la société. Par exemple de comprendre qu’il existe vraiment des alternatives aux modes de transport polluants ou aux modes de production d’énergie tout aussi polluants ou aux modes de production agricoles non durables. De même, à côté des sénioreries, des projets de logements intergénérationnels se développent.
  • De connaître les technologies, ce qui peut induire une prise de conscience des choix de consommation. Par exemple, apprendre qu’il y a du coltan dans les GSM et connaître les conditions pénibles d’extraction de celui-ci dans le tiers-monde place le consommateur devant ses responsabilités.
  • De dépasser le fétichisme technologique. Et donc, dans une certaine mesure, d’éviter une consommation débridée : on désire parfois un objet pour son côté « magique ». Le comprendre, c’est aussi un peu le démystifier.
  • De développer une socialisation technologique – une consommation responsable. Ceci doit être compris au sens large : économies d’énergie, alimentation saine, jardinage, etc.
  • Au terme de ce tronc commun, une orientation positive, correspondant à un vrai choix, sera possible puisqu’il aura été donné à chacun de découvrir une large gamme de domaines professionnels.

Un timing indispensable

C’est pourquoi nous plaidons pour un vrai tronc commun (tel que décrit ci-dessus) jusqu’à un âge avancé et, dans la mesure du possible, une séparation physique entre les établissements qui organisent le tronc commun et ceux qui prennent en charge la suite de la scolarité. Ceci afin d’éviter que les établissements soient déjà « typés » et que ça nuise à la mixité sociale. Par ailleurs, la mise en œuvre de ce tronc commun devra se faire dans le cadre d’un phasage précis et réaliste d’une implémentation progressive. Cela implique de revoir la manière de travailler des enseignants, de favoriser un travail en équipe coordonnée sur base de projets qui concernent plusieurs matières. Et donc cela implique aussi des changements dans la formation des enseignants.


[1Signataires : Cécile Bulens, coordinatrice pédagogique à Lire et Écrire ; Delphine Chabbert, secrétaire politique de la Ligue des familles ; Pascal Chardome, secrétaire général CGSP enseignement ; Jean-Pierre Coenen, président de la Ligue des droits de l’Enfant ; Stéphanie Demoulin, coordinatrice Fédération francophone des écoles de devoirs ; Pierre Doyen, animateur politique au Réseau wallon de lutte contre la pauvreté ; Eugène Ernst, secrétaire général de la CSC Enseignement ; Jean-Pierre Kerckhofs, président de l’Appel pour une École démocratique ; Joëlle Lacroix, secrétaire générale de la FAPEO ; Frédéric Ligot, secrétaire politique du MOC ; Joan Lismont, président du SEL ; Chantal Massaer, directrice Info-jeunes Laeken ; Frédérique Mawet, secrétaire générale de Changements pour l’égalité.