L’éducation permanente est le fil conducteur des différentes fonctions qu’Ariane Estenne a occupées. Ses dix années passées sur le terrain à Vie Féminine, son passage au cabinet d’Alda Greoli – précédente ministre de la Culture – à l’époque de la réforme du décret Éducation permanente1 et ses mandats actuels au Mouvement Ouvrier Chrétien (MOC) et au Conseil Supérieur de l'Éducation Permanente (CSEP) ont façonné sa vision du « Tous capables », qu’elle considère tout autant comme la base de l’action d’éducation permanente que comme son horizon. Dans ses propos, elle revient sur certains enjeux contemporains du secteur.

Le « Tous capables » : un projet de société

Interview d’Ariane Estenne, présidente du MOC et du CSEP
Propos recueillis par
Louise Culot
Mis en forme par
Thandiwe Cattier avec Louise Culot Lire et Écrire Communauté française

En alphabétisation populaire, nous mobilisons la notion du « Tous capables » comme un pari philosophique à transformer quotidiennement en défi pédagogique. Comment cette notion est-elle traduite ou vécue sur le terrain de l’éducation permanente ?

« Tous capables » est le fondement de l’éducation permanente et de l’éducation populaire. C’est la vision basée sur la confiance dans les capacités de tout le monde, et c’est le point de départ de tout processus émancipateur. Et ce, autant dans une logique performative que dans une exigence méthodologique. Cela permet de mettre l’accent sur le travail collectif et les capacités de tout le monde d’apprendre et d’évoluer. Cela va à l’encontre d’une vision très individualiste basée sur des compétences figées, qui consiste à désigner qui est capable et qui ne l’est pas à partir de caractéristiques individuelles. Dans un processus collectif, on fait confiance à la capacité d’apprentissage, d’évolution et d’émancipation à travers le groupe. C’est davantage qu’un principe pédagogique, c’est une vision de société basée sur le collectif, la confiance, l’égalité et les processus. Lorsque l’on travaille en éducation permanente, tout ce que l’on fait repose sur cette conviction, qu’il ne faut à mon avis jamais relativiser. C’est à la fois une exigence entière, très ambitieuse, et une affirmation intangible. Il n’est aucun public avec lequel le « Tous capables » ne soit pas possible… Toutes les personnes qui mènent des projets sur le terrain avec des publics perçoivent la puissance de cette affirmation et de son rôle pour mettre en œuvre une action collective et amener les personnes à transformer la société. J’en ai moi-même fait l’expérience à Vie Féminine, sur le terrain, avec des femmes issues de milieu populaire. Je crois, comme Albert Jacquard, que le dernier refuge du racisme est la croyance dans l’inégalité des intelligences. Pour cette raison, nourrir la confiance dans l’égalité initiale de tous les humains, dans leur égale intelligence, est essentiel à l’action collective. Cela s’entretient par un ensemble de conditions qui veillent à favoriser l’éclosion du désir d’égalité dans l’action et dans l’organisation sociales, à entretenir et à protéger ce désir et à déployer cette égalité en actes.

Tout le monde ne partage peut-être pas cette vision optimiste…

On entend parfois dans le secteur : « On ne peut plus faire de l’éducation permanente avec tout le monde. » Je m’inscris vraiment en faux par rapport à cette idée. Ce n’est pas du tout ce que j’ai vécu ni ce que je vois aujourd’hui. En revanche, il peut y avoir un manque d’outils et de moyens de mobilisation. La finalité de l’éducation populaire est justement de travailler avec absolument tous les publics, y compris ceux qui sont les plus éloignés de l’action collective. À défaut, nous risquons de nous éloigner des exigences du décret, et plus fondamentalement, des exigences constitutives de toute dynamique d’action collective ! Le « Tous capables » doit absolument rester le point de départ et le point d’arrivée de nos démarches. Certainement, cela prend du temps… Il n’existe pas de solution clé sur porte, si ce n’est l’expérience et la formation. Dans l’enseignement, c’est exactement la même question qui se pose autour des filières : à quel moment réoriente-t-on des jeunes vers d’autres filières d’apprentissage ? Comment défendre la vision que tous les élèves d’une classe sont capables, comment défendre cette conviction lorsque l’on est prof ? C’est une belle question transversale à tous les enjeux liés aux apprentissages et à l’éducation.

Si certains sur le terrain sont tentés de s’éloigner des publics, c’est peut-être parce que le modèle d’action actuel n’est plus adéquat. L’éducation populaire et sa culture d’exigence sont-elles en train de se perdre ?

Le décret Éducation permanente ne préconise aucune démarche, aucun outil ou espace en particulier : nous sommes parfaitement libres de mettre en œuvre ce qu’on veut, comme on veut et où on veut. Le décret n’empêche rien. Il est crucial de rappeler à quel point être animateur en éducation permanente est un travail exigeant qui demande de la patience et de la rigueur. Nous avons peut-être aujourd’hui un rapport à la temporalité qui s’accorde moins fluidement avec les processus de l’éducation permanente. Notre envie de résultats est trop urgente. J’ai l’impression que la culture des indicateurs managériaux, des effets visibles et tangibles met l’action d’éducation permanente en tension. Aujourd’hui, cela parait presque anachronique de dire que nos indicateurs ne sont pas quantitatifs mais bien qualitatifs. Nous sommes dans des processus longs sans savoir où la logique d’autoévaluation va nous mener. Tout cela est à la fois complètement à contretemps et à la fois parfaitement adéquat pour la période complexe que nous traversons… Je pense que cette tension peut être inconfortable pour les travailleurs. Il ne s’agit pas de se dire « en une semaine, je lance un potager collectif », il s’agit plutôt de se demander « qu’allons-nous faire avec un groupe qui chemine avec ses antagonismes et ses désaccords ? ». Ce sont des questions passionnantes qui demandent du temps pour être instruites et mises en délibération. Ce n’est pas confortable, mais je ne pense pas que, pour autant, il faille y renoncer. Au contraire, plus que jamais il faut résister aux attaques venant de l’extérieur.

Pour le secteur, le défi est donc de se réinvestir, de se réconcilier avec des processus qui prennent du temps et ce, malgré la culture ambiante…

Oui ! Et nous pouvons pour cela nous appuyer sur l’histoire de l’éducation populaire. Au début du 20e siècle, lorsque des collectifs d’ouvriers ont commencé à se réunir, je ne pense pas que c’était plus facile et qu’il y avait plus d’outils ou des gens plus qualifiés. Rien ne devait faciliter ces premières réunions… À notre tour maintenant de nous battre, au minimum par respect pour l’héritage laissé par les gens qui se sont battus avant nous, comme les personnes qui ont posé les premières pierres du décret Éducation permanente, bien avant que la Belgique ne soit fédéralisée. C’était au début du 20e siècle, dans une société de classes fortement marquée par ses privilèges, sans droit de vote et sans enseignement obligatoire. Et ils ont réussi à conquérir tout ça… Donc aujourd’hui, même si c’est exigeant, on ne peut ni abandonner ni se résigner à diminuer nos exigences.

Le MOC comporte plusieurs branches. Comment envisagez-vous la notion du « Tous capables » d’un point de vue des pratiques et des méthodologies dans ces différentes branches ?

Le MOC est une organisation composée de cinq organisations constitutives : la Confédération des Syndicats Chrétiens (CSC), la Mutualité Chrétienne, Vie Féminine, les Équipes Populaires et les Jeunes Organisés et Combatifs (JOC). Les cinq organisations travaillent dans une logique d’éducation populaire, ce qui signifie partir d’un public avec sa réalité, pour transformer la réalité collective. Pour prendre un exemple dans l’actualité2, avec la franchisation chez Delhaize, le travail de la Centrale Nationale des Employés (CNE) est un travail d’éducation populaire. Il s’agit de partir des personnes employées, de prendre la mesure de ce que changera pour elles de travailler pour un magasin franchisé, notamment en termes de perte de droits et de revenus. La CNE organise la résistance politique à partir de ces réalités et de l’impact sur la vie des employés. Tout notre travail consiste à partir des personnes, de les mobiliser afin d’arriver à transformer la société pour qu’elle devienne plus émancipatrice. L’éducation permanente est l’ADN du MOC, tout ce que l’on fait doit s’inscrire dans cette logique. Évidemment, il arrive parfois que l’on s’éloigne de l’éducation populaire, car les organisations sociales ont des mandats de représentation dans des organismes de concertation. Mais c’est toujours le point de départ de notre travail. Ce sont les mouvements ouvriers, chrétiens et socialistes, qui ont fondé ensemble la démarche d’éducation populaire. C’est ensemble qu’ils ont réussi à obtenir cette reconnaissance de leur travail, ce qui est unique au monde.

La Mutuelle, la CSC, Vie Féminine, voilà un ensemble d’organisations qui travaillent avec des publics différents, mais qui peuvent se rejoindre sur certains terrains d’action…

Le MOC est formidable : c’est la convergence des luttes avant la convergence des luttes ! En effet, on estime que l’on représente un dixième de la population belge. On touche beaucoup de monde venant de milieux sociaux qui ne sont pas toujours les mêmes. Il y a donc un énorme potentiel de rencontres et de croisements des réalités.

Quelle est la place du « Tous capables » dans notre démocratie ? Comment en faire un principe vécu au quotidien, face aux enjeux sociaux, identitaires, politiques qui traversent nos sociétés ?

Au MOC, nous évoquons les quatre dimensions de la démocratie, qui cohabitent. Il y a la démocratie politique, soit la délégation du pouvoir dans les parlements. Il y a la démocratie sociale, soit toute la concertation sociale mise en œuvre autour de la sécurité sociale après la Seconde Guerre mondiale. La troisième dimension est la démocratie économique, la démocratie en entreprise et la place des travailleurs pour y négocier. Et la quatrième dimension est la démocratie culturelle, c’est le fait que tout citoyen est capable de réfléchir au sens que l’on donne aux choses et à participer à des délibérations. Cette approche de la démocratie en quatre dimensions part du principe que tout le monde est capable. Capable d’identifier les enjeux autour d’une élection et de mettre en œuvre des stratégies de résistance à travers son vote. Au niveau du lieu de travail, tout le monde est capable de mettre collectivement en œuvre des actions pour conquérir des droits, surtout là où les pratiques managériales isolent, individualisent et mettent en concurrence les travailleurs. Tout le monde est aussi capable d’organiser de l’action collective dans l’exercice de sa citoyenneté, pas seulement au niveau de l’éducation populaire, mais dans toutes les dimensions de la démocratie. Il ne faut jamais oublier ce que dit la Déclaration universelle des droits humains : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. » Le « Tous capables » est le point de départ de cette affirmation, et notre humanité est sensée s’organiser sur cette base intangible. Pourtant, en 2023, il peut sembler subversif de dire que tous les humains sont égaux en dignité et en droits, dans un contexte où nous laissons mourir des gens en Méditerranée tous les jours, où nous laissons des personnes dormir dans les rues de nos villes… Face à cela, je pense que la seule et unique réponse est l’action collective. Il y a des exemples récents de mobilisations qui ont permis un changement collectif à l’échelle d’une société. Citons Black Lives Matter, Les jeunes pour le climat ou Me too. Pour mettre en œuvre l’action collective, la question est toujours la même : de qui part-on ? Avec la conviction que tout le monde est capable, que ce soit une personne blanche ou racisée, un homme, une femme, qu’elle ou il ait des difficultés pour lire et écrire, parler français… L’autre question est celle du comment faire exister ces collectifs. Dans le cas de Lire et Écrire, la question serait : comment faire exister le collectif, le groupe d’alpha en amont, pendant et en aval des apprentissages ? Comment construire une forme d’émancipation, de puissance d’agir, d’autonomisation, en se basant sur la vie des personnes et leur rencontre autour de cette expérience commune ?

Lorsque l’on fait bouger les lignes, il faut que le projet de société soit rallié par la plupart. Comme pour le droit de vote par exemple, il s’agit souvent d’un processus historique. Cela peut être vécu par certains comme une perte de privilèges, il faut donc se demander quelle stratégie adopter pour essayer de convaincre. Comme ce sont de longs processus, il faut à la fois défendre l’objectif et le processus…

Historiquement, aucun droit n’a été conquis sans rapport de force. Il ne faut pas s’imaginer qu’au moment où le droit de vote et l’enseignement obligatoire ou encore les congés payés ont été conquis, tout le monde était convaincu. Il en est de même pour des réformes de moindre envergure. Toutes les réformes progressistes se sont jouées dans un rapport de force qui a violemment divisé la société. Le rapport de force se crée à partir de mouvements de masse sur le terrain et d’actions de blocage comme la grève. Dans cette perspective, il ne faut pas choisir entre les différentes stratégies, elles sont complémentaires. Le mouvement Me too est un bon exemple. Pour parvenir à un changement culturel, 100 ans de lutte de femmes ont été nécessaires. Il y a eu les suffragettes au début du 20e siècle, les mouvements féministes radicaux et lesbiens dans le monde de l’art au cours des années 70. Dans les années 90, un féminisme s’est institutionnalisé avec des études de genre à l’université et dans les institutions. C’est tout cela mis ensemble qui a permis le changement, il n’y a pas eu à choisir entre ce qui était plus ou moins institutionnalisé et plus ou moins radical. Pour provoquer un rapport de force et conquérir des avancées, il faut jouer sur tous les tableaux. Il ne faut pas que 80% ou 100% de la population soit d’accord, mais qu’il y ait assez de collectifs pour construire une masse critique et faire exister une question socialement.

Revenons à la dimension politique de la démocratie. Ces dix ou quinze dernières années, la notion de participation a pris de plus en plus d’importance. Est-ce qu’elle permet de réactualiser la notion du « Tous capables » au-delà du droit de vote dans le contexte d’une crise de la représentation ?

La crise de la représentation doit être replacée dans un contexte historique. Dans le passé, l’identification à des familles politiques était plus facile et plus forte à travers les courants conservateurs, socialistes ou communistes. On votait et déléguait son pouvoir dans une forme de confiance, on se sentait représenté. Aujourd’hui, le contexte est très différent. La société est beaucoup plus complexe et les enjeux plus antagonistes. Presque plus personne ne considérerait qu’il vote tous les cinq ans pour quelqu’un qui va le représenter ensuite sur l’ensemble des sujets pendant ces cinq ans. On sent une volonté de s’impliquer en dehors des moments de vote, la population souhaite participer à des délibérations collectives sur les enjeux de société. Cela va d’ailleurs à l’encontre du discours sur l’absence d’implication des gens « qui resteraient assis dans leur canapé devant la télé ! ». Ceci dit, je ne pense pas que les commissions participatives ou les expérimentations locales de participation puissent répondre entièrement à l’enjeu de réhabiliter la démocratie. Elles ont des limites car les associations n’y ont aucun rôle à jouer, et leur mise en œuvre met en concurrence les processus de concertation sociaux plus traditionnels. Il faut globalement revoir notre façon de réinvestir la démocratie au-delà de ces initiatives participatives basées sur une expérience individuelle de participation, alors que le maillage associatif est à même de refaire du lien entre les gens. Les organisations sociales et associations permettent cette médiation, qui est à mon avis une grande partie de la réponse à la crise de la représentation. L’éducation permanente joue un rôle central dans cette réponse. L’enjeu est d’organiser des collectifs et de les articuler avec des processus plus individuels tels que les commissions participatives.

Cette interview est également disponible sous forme de podcast :
https://journaldelalpha.be/ecouter


  1. Voir : www.educationpermanente.cfwb.be/index.php?id=558
  2. Cette interview a été réalisée en mai 2023 dans un contexte de grèves et d’actions des employé·e·s de Delhaize.