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Rationaliser l’orthographe

Afin de rationaliser l’orthographe, ÉROFA (Études pour une rationalisation de l’orthographe française d’aujourd’hui) milite pour une orthographe comportant un nombre restreint de règles, celles-ci étant énoncées en termes simples, n’admettant ni exceptions ni cas particuliers, faciles à comprendre, à mémoriser et à appliquer par tous.

Dans ce sens, ÉROFA propose aujourd’hui une rationalisation du doublement des consonnes et une généralisation du « s » comme marque du pluriel. Cet article, présentant ces propositions, est en lien avec le numéro 173 du Journal de l’alpha « Questions de grammaire et d’orthographe » qui traite notamment de la nouvelle orthographe.

Rationaliser l’orthographe

Par Claude Gruaz.

Les Rectifications de 1990 [1] ont ouvert une nouvelle voie dans le domaine des réformes. Les points retenus avaient pour la plupart été abordés dans les projets antérieurs, mais ce qui a constitué une véritable avancée est le choix délibéré de ne traiter qu’un nombre limité de points de réforme.

C’est cette option que nous avons reprise dans les études menées par ÉROFA [2].

L’objectif de ces études est énoncé sur la première page du site : Pour la défense des grandes régularités qui constituent l’ossature de l’orthographe française, ce qui se traduit par l’extension de leur champ d’application et la réduction du nombre d’exceptions.

Nous avons pris garde de ne pas retenir le terme de simplification, à la fois vague et péjoratif, qui pourrait laisser entendre que l’on s’oriente vers le laxisme, par exemple vers une orthographe phonétique ou vers la suppression de toutes les lettres inutiles, ce qui pose plus de problèmes que cela n’en résout.

L’orthographe actuelle constitue un réseau dans lequel un point particulier est au centre de multiples implications et le modifier un tant soit peu entraine inévitablement des répercussions dans des zones dont on n’a généralement ni conscience ni, bien souvent, connaissance.

La rationalisation, telle que nous l’entendons, consiste à tracer de grandes avenues dans la cité orthographique actuelle, encombrée de mille petites ruelles dans lesquelles on ne s’aventure jamais sans craindre d’être agressé à chaque coin de rue.

Pour cela, nous avons retenu quatre principes :

  1. Chaque étude doit permettre de formuler une règle unique énoncée en termes simples, qui soit facile à comprendre, à mémoriser et à appliquer par tout usager. Un très bon exemple nous est donné par la féminisation des noms de métier telle qu’elle a été perçue et appliquée.
  2. Cette règle doit avoir une grande portée. Celle-ci s’évalue certes par le nombre de mots concernés, mais ce qui importe c’est avant tout la réduction du nombre de règles. Or en français deux règles ou pseudo-règles remplissent bien souvent une fonction unique, comme on le verra ci-dessous avec les consonnes doubles et le x final.
  3. Chaque point doit être traité de façon exhaustive ; les outils électroniques constituent de ce point de vue une aide particulièrement efficace.
  4. La règle doit être applicable dans tous les pays de la francophonie.

En tout état de cause, on ne peut se prononcer sur la nécessité et la pertinence d’une réforme sans avoir préalablement procédé à une étude approfondie du point traité.

Comme on le voit, une étude de ce type prend en compte à la fois l’usager qui en constitue la cible et le système qui se voit rationalisé par le fait que le point traité est ramené à une règle unique.

Les consonnes doubles

Qui n’a jamais hésité devant l’emploi des consonnes doubles : faut-il écrire *patroner ou patronner ? patronage ou *patronnage ? Quelle règle impose d’écrire paysanne et partisane ? Que dire de rubaner et enrubanner !

Les Recommandations de 1990 ne rectifiaient que les terminaisons en -an et -on : dans l’écriture de mots nouveaux dérivés de noms en -an, le n simple sera préféré dans tous les cas ; dans l’écriture de mots nouveaux dérivés de noms en -on, le n simple sera préféré avec les terminaisons suffixales commençant par i, o et a. On écrira donc par exemple : -onite, -onologie, -onaire, -onalisme, etc.

La proposition la plus fréquemment avancée est de simplifier les consonnes doubles non fonctionnelles.

Beaucoup de réformateurs préconisent la suppression de toutes les consonnes doubles non fonctionnelles. Cela semble être le bon sens même. Mais cela ne résiste pas à l’analyse car le problème est de juger de la fonctionnalité. Pour un latiniste, -in- de innocent est un préfixe privatif et les deux n doivent donc être maintenus ; pour un linguiste synchronicien, -in- est également un préfixe puisque -noc- est un radical qui se retrouve dans nocif et doit également être maintenu. Mais qu’en est-il pour un usager qui n’est ni latiniste ni linguiste synchronicien ?

Peut-on émettre une règle qui réponde au principe de simplicité énoncé ci-dessus ?

La réponse est affirmative si l’on se limite aux cas de doublement de la consonne en finale de mot et que l’on décide de ne pas doubler la consonne en cette position (Gruaz, 2009 A). Ainsi le n simple dans les nouvelles graphies *patrone et *patroner rejoindra celui de patronage.

Cette règle est facilement compréhensible, mémorisable et applicable, en France comme tous les pays de la francophonie. Elle remplace des listes de mots que l’on ne peut connaitre qu’en ayant recours au par cœur. Quitte à exercer la mémoire, mieux vaut apprendre des poésies !

Elle a une grande portée puisqu’elle concerne quelque 2500 mots.

Le x final

S’agit-il là d’un besoin ? Il ne semble pas car peu de gens, en dehors du monde enseignant, jugent que cela appelle une réforme : si l’on en croit les remarques avancées aussi bien en réponse à des questions écrites qu’à l’issue de débats publics, écrire chevaux ne pose de problème à personne. Mais sur ce point, les usagers dont les réponses seraient les plus pertinentes ne sont pas les écrivants français adultes mais les apprenants en début de scolarité ou étrangers qui ne voient pas pourquoi il faut écrire des cheveux et des pneus, des choux et des cous, des chevaux et des landaus. Pour eux, écrire des cheveus, des chous, des chevaus ne poserait aucun problème. Et que de temps passé dans les écoles pour enseigner ce qui, en réalité, n’est pas enseignable. Est-il bien nécessaire d’avoir deux marques pour le pluriel des noms, adjectifs et déterminants alors qu’une seule suffirait ?

L’Académie avait accepté en 1908 la suppression des sept pluriels en -oux, cela fait plus d’un siècle maintenant. Ce qui est fâcheux, c’est que l’accent mis sur ces sept mots fait oublier que le pluriel des mots en -ou est très majoritairement en -s : lorsque C. Zidi sort son film il l’intitule Les ripoux

Les études de ÉROFA ont montré que le remplacement de x, marque du pluriel des noms, des adjectifs et des déterminants, par s ne provoquait aucune perturbation dans l’ensemble du système : on écrira des *creus comme des pneus, des *chous comme des cous, des *chevaus comme des landaus (Gruaz, 2009 B).

Non seulement cette règle écarte l’existence de deux marques pour une seule fonction, mais elle rejoint la régularité générale de la consonne muette prononcée dans les féminins et les dérivés : de la même façon que l’on écrit grand avec un d qui est prononcé dans grande et grandeur, on écrira *généreus avec un s qui est prononcé dans généreuse et générosité.

ÉROFA a étendu la règle à tous les mots terminés par un x muet. Elle s’applique alors à quelque 3000 mots.

Il est remarquable de constater que lorsque ce remplacement du x par s est présenté à un public, les participants, qui initialement n’en voyaient pas l’intérêt et étaient plutôt hostiles, expriment finalement leur accord.

Quelle stratégie réformatrice adopter aujourd’hui ?

S’il est une notion qu’il convient de réformer, ce me semble bien être celle de réforme de l’orthographe. Pourquoi ?

Depuis celle d’O. Gréard, toutes les réformes ont porté sur des textes écrits sur papier, c’est-à-dire sur un support figé. Les usagers devaient suivre la norme imposée par les grammairiens. L’on pouvait à juste titre opposer le caractère permanent de l’écrit au caractère évanescent de l’oral.

Aujourd’hui, la situation a fondamentalement changé.

Avec la venue de l’ordinateur et les millions des messages écrits et envoyés quotidiennement par autant de millions d’usagers, la contrainte orthographique s’est desserrée, le papier a souvent disparu et les messages sont bien souvent effacés sitôt reçus. L’écrit a quelque peu le caractère évanescent de l’oral.

Ce changement fondamental est-il sans conséquence sur ce que peut et doit être une réforme ?

Jusqu’à présent, une réforme était d’abord une réforme du système, lequel était bien établi dans le cadre de normes strictes. Réformer, c’était fixer de nouvelles normes qui prenaient la place des anciennes.

Avec l’évolution technologique, on peut estimer que l’usage joue un rôle dominant dans les nouvelles pratiques orthographiques.

En principe, cela n’est pas nouveau : tout au long de son histoire, l’Académie a mis l’accent sur l’usage. Mais cela est aujourd’hui plus vrai que jamais.

Doit-on alors accepter tous les écarts constatés dans la multitude d’écrits qui traduisent l’usage et, ce faisant, adopter une attitude laxiste ?

Il ne saurait en être ainsi.

La réponse relève d’une dialectique du système et de l’usage.

La démarche de ÉROFA répond à cette dialectique : d’une part, le système assume une fonction primordiale à travers les recherches approfondies effectuées par l’association, en liaison avec des linguistes de Belgique et du Québec ; d’autre part, l’usager est pris en compte, tant par sa contribution à l’élaboration des nouvelles règles que par le fait que celles-ci sont compréhensibles et applicables par tout un chacun.

Notons que dès à présent, l’évolution préconisée se manifeste. Reprenons l’exemple du x final. Si la norme des sept pluriels en -oux domine et est effectivement enseignée et si le film de Zidi est effectivement intitulé Les ripoux, on observe que le Petit Robert 2009 indique : Des ripous en précisant On trouve le pluriel ripoux, c’est-à-dire que le pluriel en x est passé de la première à la seconde position. Et à côté de des choux, n’écrit-on pas uniquement des chouchous ?

Autrement dit, l’évolution va dans le sens de la rationalisation.

Est-il alors nécessaire d’envisager dès à présent une nouvelle réforme de l’orthographe ?

On ne peut écarter à priori une telle réforme. Mais il nous semble plus pertinent d’adopter une attitude qui soit plus en harmonie avec l’accélération de l’évolution.

Cette attitude consiste à renforcer les grandes régularités de l’orthographe. Pour cela, les recherches doivent porter sur des points précis. Cela permet aux grammairiens et aux usagers, et tout particulièrement aux enseignants, de prendre conscience du fait que les règles proposées sont effectivement applicables, qu’elles suppriment des exceptions et n’entrainent pas de complications dans d’autres zones du système. Loin de porter atteinte au système, les modifications préconisées en conclusion de ces études le renforcent.

Cette prise de conscience devrait, très progressivement, infléchir les mentalités et amener les scripteurs et les décideurs à considérer qu’écrire *patroner comme patronage ne doit plus être considéré comme une faute, mais, bien au contraire, comme une graphie logique.

Ces nouvelles graphies, lorsqu’elles seront passées dans l’usage, ou à tout le moins certaines d’entre elles, pourront être reconnues officiellement par les instances officielles. L’efficacité de la réforme sera d’autant plus grande que les usagers en ont préalablement reconnu l’intérêt.

Cette évolution se fera sur le moyen ou sur le long terme. Mais les avancées techniques ne peuvent que les accélérer.

D’ores et déjà, des journaux, des magazines et des radios contribuent largement à la diffusion des études de ÉROFA.

Les instances officielles, au premier rang desquelles l’Académie française et la Délégation générale à la langue française et aux langues de France, leur prêtent une oreille attentive et les encouragent ouvertement.

S’il appartient au linguiste d’orienter l’évolution vers une orthographe plus rationnelle et plus raisonnable, c’est à l’usager qu’il revient finalement de juger du bien-fondé et de la mise en application des propositions avancées.

Claude Gruaz,
président de ÉROFA.

Ouvrages cités

  • Dictionnaire d’orthographe et de difficultés du français, Le Robert, collection « Les usuels », Paris, 2010
  • Gruaz Claude (dir.), Les consonnes doubles, féminins et dérivés, Lambert-Lucas, Limoges, 2009
  • Gruaz Claude (dir.), Le X final, Lambert-Lucas, Limoges, 2009
  • Gruaz Claude, Vers une rationalisation de l’orthographe française, dans Penser l’orthographe de demain, Conseil international de la langue française, Paris, 2009

[1Les rectifications de l’orthographe, Journal officiel de la République française, édition des documents administratifs, année 1990, no100, 6 décembre 1990.

Rappelons les sept sujets principaux résumés en ces termes dans l’introduction :

  • le trait d’union : un certain nombre de mots remplaceront le trait d’union par la soudure (exemple : portemonnaie comme portefeuille) ;
  • le pluriel des mots composés : les mots composés du type pèse-lettre suivront au pluriel la règle des mots simples (des pèse-lettres) ;
  • l’accent circonflexe : il ne sera plus obligatoire sur les lettres i et u, sauf dans les terminaisons verbales et dans quelques mots (exemples : qu’il fût, mûr) ;
  • le participe passé : il sera invariable dans le cas de laisser suivi d’un infinitif (exemple : elle s’est laissé mourir) ;
  • les anomalies :
  • mots empruntés : pour l’accentuation et le pluriel, les mots empruntés suivront les règles des mots français (exemple : un imprésario, des imprésarios) ;
  • séries désaccordées : des graphies seront rendues conformes aux règles de l’écriture du français (exemple : douçâtre), ou à la cohérence d’une série précise (exemples : boursouffler comme souffler, charriot comme charrette).

[2ÉROFA, Études pour une rationalisation de l’orthographe française d’aujourd’hui, erofa.free.fr. Pour une présentation de ÉROFA, cf. C. Gruaz, 2009, p.75-86.