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Rapports au langage écrit : quelles dimensions envisager ?

Intervention au colloque de Lire et Écrire Des causes de l’illettrisme, Bruxelles, 5 et 6 septembre 2008

Véronique Leclercq,
professeure,
sciences de l’Éducation,
CUEEP – Lille I – Laboratoire Trigone.

Mise en forme d’une intervention lors du colloque de Lire et Écrire Des causes de l’illettrisme des 5 et 6 septembre 2008.

Cette intervention sera basée sur un certain nombre de résultats de recherche proposés dans le numéro 1 de la revue Transformations – Recherches en éducation des adultes, intitulé Mieux connaître les populations peu scolarisées et peu qualifiées [1]. Les articles font état d’investigations portant sur les rapports à la formation, les pratiques culturelles, les difficultés de communication dans la vie sociale et professionnelle et exploitent des données empiriques recueillies auprès d’échantillons d’enquêtés volontaires : entretiens, questionnaires, observations, analyse de tâches… La plupart comporte un volet important consacré aux rapports au langage, surtout au langage écrit et c’est à partir de ce matériau que je proposerai une typologie des dimensions explorées par les chercheurs en essayant de les caractériser et d’exemplifier quelques connaissances produites.

Ces contributions récentes font partie de l’ensemble des travaux menés depuis le début des années 80 pour mieux connaître les populations dites « en difficultés » à partir de données précises. Elles aident à cerner davantage ce que signifie exactement « ne pas maîtriser suffisamment les savoirs de base » ou avoir un « faible niveau de littératie » ou « être illettré ».

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Quelles sont donc les dimensions explorées par les chercheurs s’intéressant aux rapports au langage écrit. Nous en distinguerons cinq :

1) Pratiques de communication et usages

Les questions de recherche peuvent se résumer ainsi : Que lisent les personnes ? Que produisent-elles comme type d’écrits ? Avec quelles fréquences ? Sous quelles formes ? Avec quels partenaires ? Dans quels lieux, quels réseaux ? Dans quels contextes sociaux, culturels, professionnels ?

Le plus souvent, le chercheur propose des entretiens à des sujets participant à des actions de formation de base et donc repérés comme ayant des difficultés de lecture/écriture ou à des populations particulières identifiées comme peu qualifiées et peu scolarisées. Les questionnaires à grande échelle sont aussi utilisés, mais plus rarement. Ainsi dans l’enquête régionale « Information Vie Quotidienne » (IVQ), des items portent sur le recours à la lecture au travail, l’usage d’un ordinateur, la fréquentation d’une bibliothèque ou la lecture de livres [2]. Les enquêtes quantitatives tentent de caractériser les pratiques ordinaires de la communication écrite dans la lignée des travaux déjà anciens de sociologie, de sociologie de la lecture ou de sociolinguistique.

Plusieurs des contributions du numéro 1 de Transformations – Recherches en éducation des adultes portent sur ces questions. Ainsi, à partir d’entretiens, Edris Abdel Sayed [3] analyse les formes de lectorat (presse, livres…), les utilisations des médias (télé, cinéma, ordinateur), les activités extérieures et les réseaux de socialisation. L’étude montre que les enquêtés ont des pratiques de l’écrit, mais qu’elles sont inégalement réparties dans l’échantillon. Par ailleurs, l’auteur met en évidence une certaine spécificité du mode d’appropriation de l’écrit, confortant ainsi ce qui avait déjà été décrit dans d’autres études [4]. La lecture s’ancre dans une configuration pratique et proche du vécu : lecture de livres de bricolage, mode, beauté ; intérêt pour les ouvrages sur les voyages et pour les histoires vraies. Les pratiques et usages de la lecture/écriture sont reliés aux expériences de vie passées ou présentes et à des espaces connus.

Frédérique Bros s’intéresse, quant à elle, aux usages de l’ordinateur de stagiaires inscrits dans une action de maîtrise de savoirs de base [5]. La moitié des personnes possèdent un ordinateur personnel, mais seuls 50 % disposent d’une connexion internet. L’accès instrumental et technique ne pose pas de problème majeur, même s’il faut du temps pour la prise en main. Les enquêtés procèdent par tâtonnement, comme n’importe quel usager. Mais les aspects cognitifs, les opérations de gestion de l’information soulèvent des difficultés : utilisation autonome d’une boîte mail et des liens de navigation par exemple. On s’aperçoit que les compétences, ou incompétences, ont un lien étroit avec les diverses formes de maîtrise de la communication sociale et culturelle en général.

D’autres travaux sont consacrés aux pratiques de la communication écrite en entreprise et montrent l’émergence de pratiques obligées dans un contexte évolutif du monde du travail : il faut lire, noter, classer, répertorier, participer à l’élaboration collective de modes opératoires et de procédures, renseigner des fiches… Les auteurs analysent alors les réactions des salariés à ces changements [6], les difficultés [7], les attentes vis-à-vis de la formation [8].

L’intérêt du recueil de données précises sur les pratiques et les usages de communication est de contrecarrer les jugements hâtifs, et souvent non étayés, concernant les difficultés des personnes ; de montrer l’hétérogénéité de ces usages au sein de groupes sociaux a priori proches ; d’analyser les spécificités, les configurations particulières de ces usages et pratiques par rapport aux pratiques d’autres groupes sociaux et de pointer les liens entre ces pratiques et les contextes de vie sociale et professionnelle. On note cependant un certain nombre de limites : les échantillons d’enquêtés sont souvent en nombre restreint. De plus, l’entretien pose un certain nombre de difficultés méthodologiques, notamment à propos des places enquêtés/enquêteurs. Par ailleurs, les populations sont peu associées au processus de recherche, elles y sont en situation d’extériorité de sujets à enquêter.

2) Performances langagières concrètes

Le second type d’investigation concernant les rapports au langage écrit répond aux questions suivantes : Que produit-on à l’écrit ? Que comprend-on ? Avec quelle efficacité ? Pour quels résultats ? Avec quelles difficultés ?

Les personnes réalisent des tâches de lecture/écriture et à partir de là les chercheurs analysent les produits. Le point de vue est proche de celui du formateur qui effectue un diagnostic à l’entrée en formation ou qui évalue les évolutions à la fin du cursus. Il en diffère cependant. La posture du chercheur se distingue de celle du praticien : les méthodologies de recueil de données sont précises et scientifiquement fondées (enregistrement audio ou vidéo, recueil d’informations systématiques, par exemple les verbalisations des acteurs, etc) et les grilles d’interprétation répondent à des choix théoriques en lien avec les sciences du langage, la linguistique, la psycholinguistique.

Hervé Adami (op. cit.) propose ainsi une analyse fine des capacités d’identification de mots clés et de repérage d’indices déclencheurs à partir d’une mise en situation de salariés peu qualifiés et peu scolarisés (lecture de tests de sécurité). Khristine Balslev, quant à elle, caractérise les réussites ou échecs en production d’écrits, répertoriés selon un classement précis (compétence orthographique, textuelle) [9].

Ces travaux nous renseignent sur l’extrême variabilité des performances concrètes de personnes de faible niveau de littératie, variabilité inter-individuelle et variabilité intra-individuelle. En effet, un sujet peut être performant sur une composante précise de la compétence de communication et beaucoup moins sur une autre. Les diagnostics s’établissent à l’aide de cadres théoriques, qui éclairent la nature des difficultés rencontrées par les faibles lecteurs/scripteurs. Nous en savons plus sur ce qu’est la faible maîtrise de l’écrit.

Ce type d’investigations exige une grande prudence dans les choix méthodologiques. Quelles activités demander aux enquêtés ? Comment éviter le caractère artificiel de ces tâches provoquées, caractère qui pèse sur les réalisations ? De plus, derrière le choix de ces situations se cachent des conceptions différentes du lire/écrire. Faire identifier des syllabes dans des « non-mots » ou faire lire un support authentique ? Quelles sous-compétences exactes évaluer ? Avec quel cadre d’analyse ?

3) Stratégies et fonctionnements dans les activités langagières

La troisième dimension explorée par les chercheurs vient compléter la seconde. Au-delà des performances strictes, il s’agit de voir comment les personnes procèdent pour mener les tâches à bien. Comment les sujets s’organisent-ils ? Peut-on distinguer des procédures adaptées ou non adaptées ? Y-a-t-il des stratégies efficaces ? Qu’est-ce qui est maîtrisé ou non maîtrisé ? La stratégie se définit ici comme l’organisation de procédures, la façon dont les individus gèrent leurs actions pour réaliser des activités précises.

Les chercheurs proposent aux enquêtés des tâches à réaliser qu’ils observent. Ils provoquent des verbalisations et les enregistrent. Ils essaient d’expliquer les difficultés ou réussites en se centrant sur les procédures et stratégies utilisées. Ainsi Hervé Adami (op. cit.) analyse le recours systématique à l’expérience professionnelle pour aborder l’écrit de l’entreprise, avec des réussites, mais aussi des confusions. Les salariés pas ou peu scolarisés reconstruisent le sens de l’écrit à partir d’indices glanés ça et là et font intervenir leur expérience comme appui constant. « Elle supplée le texte ou le supplante » (Adami, op. cit., p.114). Mais cette logique pratique ne recouvre pas la logique graphique et textuelle qui relève d’un autre habitus. Ce décalage est source d’erreurs dans la compréhension des écrits. L’auteur montre aussi qu’il peut y avoir stratégie inefficace pour construire une cohérence textuelle basée sur la reprise anaphorique. La lecture au coup par coup entraîne la « perte du fil » du discours. Autre exemple, Khristine Balslev (op. cit.) observe les formes variées de stratégies alphabétiques ou de stratégies textuelles (par exemple, interpellation du destinataire, cohésion verbale…) qui rendent la production écrite efficace ou non efficace. Les capacités réflexives des scripteurs (anticipation de situation, réactions face à l’inattendu…) sont aussi décrites par M. Morisse [10].

En s’intéressant aux stratégies et fonctionnements cognitifs dans les tâches de communication écrite, les chercheurs vont au-delà du constat de difficultés. Ils en questionnent l’origine en mobilisant des ressources théoriques de la psycholinguistique, de la psychologie cognitive ou des sciences du langage. Là encore, les disparités inter et intra-individuelles apparaissent. Ainsi des sujets peuvent montrer des stratégies orthographiques pertinentes en production d’écrit et des stratégies textuelles non efficientes. Les chercheurs mettent ainsi en évidence des profils différents (K. Balslev, op. cit.).

4) Conceptions de la langue et de son apprentissage

Comment les personnes se représentent la langue ? Ses fonctions, ses fonctionnements ? Son apprentissage ? Quelles valeurs sont attribuées ? Quels jugements sont portés ? Comment sont vécues les normes socio-culturelles ?

À l’aide d’entretiens, de verbalisations autour de situations vécues, de « focus groupes », d’échelles d’attitudes…, les chercheurs tentent de répondre à ces questions. Dans une des contributions au no 1 de Transformations – Recherches en éducation des adultes, certaines conceptions de l’écrit professionnel sont mises en évidence. Les salariés enquêtés, peu ou pas scolarisés, considèrent que ces écrits ne peuvent rien leur apporter par rapport aux expériences vécues. Ils ne sont pas considérés comme porteurs d’informations nouvelles par rapport à ce vécu. Ils appréhendent les textes à lire avec le poids de cette expérience qui les oriente parfois à côté du sens de cet écrit. « Les écrits sont pour eux indissociables de la réalité dont ils procèdent et ne possèdent de sens que par rapport à cette réalité ». « Ils ne les considèrent pas comme des objets autonomes mais comme des parties du réel qui les détermine et les contextualise » (H. Adami, p.117, op. cit.). Cela entraîne des erreurs d’interprétation. Cette approche est appelée « exo discursive » ; elle renvoie à des conceptions de la communication écrite en entreprise, qui vont impacter les performances de compréhension.

Dans un autre article, M. H. Lachaud (op. cit.) illustre ce qu’on peut appeler des conceptions de la langue. « Je veux savoir des mots ». « J’ai besoin de quelqu’un qui me dit si j’écris bien ». Cette survalorisation des normes orthographiques chez certains s’oppose à la « décontraction » d’autres, par exemple d’élèves de lycée professionnel refusant ces contraintes formelles [11]. L’intérêt de ces recherches est de montrer la variabilité dans les façons de vivre l’impératif social de la litteratie. Pour certains, ce n’est pas une nécessité impérieuse. Cela explique un certain désinvestissement face à l’offre de formation[[T. Dumet, Personnes en situation d’illettrisme : quelle place pour l’écrit, in Transformations – Recherches en éducation des adultes no 1, op. cit., pp 93-104.

S’intéresser aux conceptions de la langue ouvre des perspectives quant aux explications des difficultés des faibles lecteurs/scripteurs. Celles-ci ne relèvent pas seulement d’incapacités instrumentales, de procédures inappropriées mais de modalités d’acculturation à l’écrit. Les chercheurs doivent cependant rester vigilants face aux méthodologies employées. Le plus souvent ce sont les entretiens qui sont utilisés. On infère la présence de certaines conceptions à partir de « discours sur ». Les conditions de production de ces discours dans une situation chercheur/enquêté sont parfois sources d’erreurs d’interprétation.

5) Interactions sociales situées et contextes de communication

La 5e dimension explorée par certains chercheurs concerne les contextes précis dans lesquels émergent les difficultés face à la communication. Celles-ci sont situées et ne prennent sens que dans un contexte précis à analyser. Quelles interactions sociales génèrent blocage ou au contraire engagement et désir de communication ? Dans quelles situations sociales, familiales, professionnelles, dans quels types d’interactions humaines apparaissent compétences et incompétences ?

Dans un des articles (M. C. Vermelle, op. cit.), l’analyse de situations vécues en entreprise montre que c’est dans les interactions liées à une nouvelle organisation du travail que naissent les problèmes de certains salariés de premier niveau de qualification. Les phénomènes de discrédit, de défense de position, de jeux d’acteurs (agents de maîtrise, cadres, opérateurs…), mais aussi des phénomènes d’entraide et de coopération ont un impact notoire sur la nature des pratiques de l’écrit professionnel. Dans d’autres contributions, on voit comment les interactions sociales sont aussi moteurs d’évolution, des rapports au langage (pratiques culturelles collectives, réseau familial et amical…).

Conclusion

Je conclurai cet exposé en insistant sur trois points.

  • Les contributions dont je viens de faire état n’envisagent pas les cinq dimensions à la fois. Les chercheurs se focalisent sur un ou deux objets centraux d’investigation, analysés à l’aide de grilles d’interprétation et de cadres théoriques précis. Ils montrent cependant assez nettement les interactions entre certaines de ces dimensions. Les performances et stratégies de lecture en milieu professionnel sont mises en relation avec les évolutions des organisations et des relations de travail ; les conceptions de la langue sont envisagées dans leur impact sur les stratégies et les performances concrètes, les liens entre les contextes de vie sociale, culturelle, professionnelle et les pratiques apparaissent. On voit ainsi que les rapports au langage, notamment écrit, constituent un système complexe dans lequel les variables jouent des rôles différents selon les cas, certaines se renforçant mutuellement. Ces interactions à géométrie variable aboutissent à cette variabilité inter et intra-individuelle constatée dans de nombreux cas.
  • Les études qualitatives sur les rapports du langage concernent des échantillons réduits d’enquêtés. Au-delà de ces cas, que peut-on dégager comme régularité, comme constante ? Risquons-nous à en lister quelques-unes : la montée en charge de l’impératif social de la littératie et de pratiques obligées, le poids des facteurs socio-économiques sur les vulnérabilités, dont les vulnérabilités de communication ; l’existence de rapports ambivalents à l’intervention éducative ; la présence de contradictions entre la volonté de se conformer aux normes sociales dominantes et la résistance, etc.
  • Mon intervention prend appui sur quelques recherches récentes. Ces cinq dimensions, qui constituent ce qu’on peut appeler « les rapports à l’écrit », ont donné lieu ou donnent lieu à d’autres travaux, dont il n’était pas question de faire état ici. Considérons donc ces recherches rassemblées dans la revue TransFormations comme simples exemples, considérons aussi que les cinq dimensions qui nous semblent incontournables n’épuisent pas toutes la complexité des rapports au langage écrit. Une modélisation prenant en compte d’autres composantes est possible.

[1Coord. Véronique Leclercq, 2008, Université des Sciences et Technologies de Lille, CUEEP, laboratoire Trigone. Cette revue remplace les Cahiers d’études du CUEEP, fondés en 1984.

[2Les adultes du Nord – Pas-de-Calais et la maîtrise des fondamentaux (écrire, communiquer, compter). INSEE – Direction Régionale Nord – Pas-de-Calais, 2007

[3Edris Abdel Sayed, Pratiques culturelles des personnes en situation d’illettrisme. Mieux connaître les populations peu scolarisées et peu qualifiées, Transformations – Recherches en éducation des adultes, no 1, coord. V. Leclercq, 2008, USTL-CUEEP-Trigone, pp 149-161

[4Par exemple, Bernard Lahire, La raison des plus faibles, PUL, 1993, Lille

[5Frédérique Bros, Rapport à la culture numérique d’adultes en formation linguistique de base, in Transformations – Recherches en éducation des adultes no 1, op. cit., pp 175-189

[6Marie-Christine Vermelle, Incompétence ou disqualification ? La situation des salariés dits peu qualifiés au travail, in Transformations no 1, op. cit. pp. 21-35

[7Hervé Adami, Tests de sécurité pour salariés en insécurité à l’écrit : stratégies de lecture en contexte professionnel, in Transformations no 1, op. cit., pp 107-120

[8Marie-Hélène Lachaud, Les salariés « en difficulté » avec l’écrit : quelles attentes, quelles difficultés, quels besoins de formation ? In Transformations no 1, op. cit., pp 37-48

[9Khristine Balslev, Analyser des écrits d’adultes pour dégager des stratégies textuelles et scripturales, in Transformations no 1, op. cit., pp 121-135

[10Martine Morisse, « Un art entre deux » : pratiques réflexives d’adultes dits en difficultés, in Transformations no 1, op. cit., pp 136-147

[11M.C. Guernier, Discours d’enseignants sur les difficultés avec l’écrit des élèves de lycée professionnel in Transformations – Recherches en éducation des adultes no 1, op. cit., pp 193-205